Un
passage de mes mémoires d'Algérie
Nous parlions français.
Maintenant il va falloir faire un petit effort. Imaginez-vous, chers
lecteurs, acteurs dans un film. Et vous avez la chance de jouer avec des comédiens tels que Robert Castel, Michel Boujenah, Roger Hanin, Marthe Villalonga. Je ne sais pas comment c’est pour les
« zotres » mais moi je prends vite l’accent. « Poh poh poh, dis ! Avé l’accent c’est mieux ! ». Donc avec une pléiade d’acteurs pareils, vous allez être obligés de
parler avec cet accent chantant et d’employer des expressions qui n’ont d’égal nulle part. Je le rappelle, c’était un mélange de cultures et de
langues, espagnoles, françaises, italiennes, juives, corses et arabes et j’en passe. Ce langage, reflétant la multiracialité de l’Algérie, était sonore, riche en couleurs et en gestes. On savait
parler « avé les mains ». Un langage très ensoleillé donc. Fermez les yeux : vous êtes sur la plage et vous laissez vos poumons
s’emplir de la bonne brise marine bien iodée. C’est facile, moi, j’y suis déjà. Et vous écoutez. Le sac et le ressac des vagues, mais aussi cet
accent, cet accent qui, si l’on ne s’en méfie pas, va finir par disparaître. Qui mieux que ces gens, ces « pieds noirs », sont garants de ce patrimoine ? Cette génération, celle de
ceux qui sont nés « là-bas », la nôtre, doit raconter ce qu’elle a vécu, à sa manière. Chacun doit faire revivre ce qu’il a connu au sein de sa famille, dans ce pays qui fut le sien,
être fier d’être né dans un pays merveilleux.
Quand on essaie d’abattre un arbre centenaire, ses racines souffrent
et s’accrochent désespérément à cette terre qui les a vues naître, qui les a nourries. Parfois, elles arrivent à renaître et c’est là un renouveau. Nos racines sont là-bas, y aura-t-il une
renaissance pour quelques-uns d’entre nous ? J’en doute ! Après nous, qui pourra parler de ce pays avec cet accent qui sent les épices, le soleil, la mer, le sable
chaud ?
Je vais cependant faire un petit aparté. Dans notre famille, comme nos
parents n’étaient pas de souche « pied noire », qu’ils étaient de pure souche française, à part un accent méditerranéen prononcé qu’ils avaient fini par acquérir, nous
n’employions pas trop d’expressions du pays. Notre père était intransigeant sur notre vocabulaire. Mais nous, nous vivions en contact avec la population et forcés de comprendre le
langage.
Pour nous c’était le parler français d’Algérie. Il n’était pas
question encore de « pied noir » puisque ce mot n’a été vulgarisé qu‘après l’arrivée de tous ces pauvres « rapatriés » en France. A Gouraya donc, pas encore « pied
noir » et pas non plus « pataouète » qui était plutôt dans la région d’Alger. Mais nous y avions un français de la rue, assez sympathique, emprunté à la
diversité des cultures installées dans la région.
Et l’accent ! Justement cet accent ! Quand nous sommes
arrivés en France, les Nantais nous accusaient d’avoir un accent prononcé. Qui avait un accent ? Nous ou eux ? Là est la question ! Bien sûr, nous ne prononcions pas les
« o » de la même façon. Ici, quand on parle de la fleur, on dit une « rause », avec la bouche en cul de poule, là-bas on disait une « rose » avec la bouche à peine ouverte. On disait
du « lé », ici on dit du
« lè » quand il s’agit de lait. Et puis les « u » étaient assez souvent transformés en « i » - plus d’origine juive - « ti’as vu » pour « tu as vu » Une diphtongue, plus rapide et plus
facile à prononcer. Quand au « v » on l’avalait assez souvent « et oilà ! »
Alors essayez de prendre l’accent des acteurs avec qui vous jouez et
ainsi vous vous retrouverez dans notre village, cinquante années auparavant. « Et la purée de nous zotres, s’il fait
trop chaud, on tombera la veste puis on ira se taper un bain et ensuite si ti’as le temps on ira voir le chibati, tu sais çui quisqu’il a ses mains
qu’elles parlent comme sa bouche. Y fait bien la loubia et le caoua. Mais avant on se tapera la kémia. Et chouff un peu ces nèfles, elles sont de mon jardin, a karbi , j’ti jure c’est la vérité
vraie. Et méfie toi des taons qui peuvent te piquer, tu risques un coup de toukouk » « et oilà ! ».
Cette langue traduisait l’épopée de ces pionniers issus de tout le
pourtour méditerranéen. Ils s’étaient installés dans le pays le plus merveilleux qui fut, avaient colonisé, essaimé, fécondé de leur sueur cette terre. Cette terre qui les a renvoyés vers leur
pays d’origine qu’ils n’auraient jamais dû quitter. Mais ces bâtisseurs, ces défricheurs auront vécu une expérience unique. Le début fut assimilable à l’épopée américaine, la fin fut tout
autre.
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