Gouraya, la pointe
C’est en allant en direction de la Pointe, vers les Aloès, que j’ai vu mes premiers couchers de soleil
sur la mer. Je les ai découverts la dernière année de notre vie à Gouraya. J’avais des lunettes plus fortes et je pouvais apercevoir les paquebots qui n’étaient pas trop éloignés.
Le disque solaire paraissait se liquéfier derrière eux et s’étaler sur l’onde bleue. Lentement ! Mais avant de nous quitter il ne voulait pas nous laisser sans éclabousser le ciel de mille
feux aux tons orangers et citronnés sur un fond de lavande mauve et indigo, les couleurs de ce beau pays. La surface de l’eau passait du bleu à l’or. C’était un embrasement total. Les derniers
rayons rebondissaient sur la surface rocheuse de la côte escarpée, et l’illuminaient comme un joyau. Le monde était en suspens, immobile. Seule la respiration régulière des vagues sur la petite
plage en contrebas se faisait entendre. Le vent chaud soufflait la poussière ocre-grise en spirales. L’odeur iodée et acre des algues et de la terre sous l’effet des derniers rayons chauds
remontait vers nous. C’est un parfum qui ne me quittera jamais.
Ces instants étaient magiques.
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Gouraya, au début du 20ème siècle
L'entrée
de mon petit village d'Algérie, Gouraya.
L'infirmerie à droite, nous disions aussi le dispensaire.
La photo est très ancienne, à mon époque la route était goudronnée
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Un petit passage sur mon enface
En Algérie, à Gouraya chaque gendarme avait le droit d’avoir des poules. Nous aussi, nous en avions. Mais quand je revois
ce poulailler, je pense aux dindons qui faisaient «glou-glou-glou » quand on sifflait mais surtout à Nénette notre sanglier. En fait, c’était une laie.
Au cours d’une battue notre père, qui était chasseur, ( Horreur! je vous entends d'ici!) l’avait rapportée tout bébé à
la maison car sa mère avait été tuée et elle-même était blessée. Nous n’avions jamais vu de marcassin et il pensait nous faire plaisir en nous le ramenant. Maman était horrifiée de voir ce
carnage, il n’était pas question de laisser cette petite chose toute zébrée sans soins. Elle avait encore des biberons nous appartenant, et notre
Nénette a pu être nourrie et sauvée. Quand elle a commencé à manger les tétines de caoutchouc, à glisser sur le carrelage et se casser la figure dans la maison, elle fut installée dans le grand
poulailler. Elle mangeait des glands grillés, des glands doux, qui étaient si bons que j’allais lui en chiper. Mon frère Pierrot lui faisait faire de grandes promenades aux alentours, elle le
suivait comme un chien. Tout le monde la connaissait dans le village.
Un jour qu’elle avait décidé de faire sa promenade toute seule, elle est partie en direction du petit bois, voir les
campeurs, et s’est aventurée parmi les tentes : la panique !!! Elle a failli se faire tuer, les campeurs s’étant armés de fourches et de bâtons. Heureusement pour elle, un indigène l’a
reconnue et il est venu nous prévenir.
Nous sommes entrés en France et il a fallu la laisser, plutôt l'euthanasier. J'en ai des frissons encore quand j'y pense, elle ne pouvait pas être confiée à un zoo, sa colonne vétébrale, abîmée
par les chiens lors de sa capture, n'était pas droite. Elle était difforme.
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La gendarmerie de Gouraya vers 1900
Carte postale datant de 1900/1920
Gouraya, Souvenirs
Extrait de mes souvenirs sur Gouraya
Du bâtiment de la gendarmerie, je pourrais en faire un plan détaillé. Mais là n’est pas mon but. Simplement,
c’était à l’origine un fort, de construction carrée, avec à deux angles opposés, une tourelle carrée elle aussi, à créneaux. Rien de très particulier mais la bâtisse était imposante par son
architecture plus que par sa hauteur car il n’y avait pas d’étage. Les logements prenaient toute la façade (avec le porche d’entrée) et le côté gauche. L’arrière était composé de la
prison, de la « grange » où l’on stockait la paille pour les chevaux, des écuries, de la buanderie et des cabinets, et le quatrième côté, avec une sortie vers les jardins, comprenait l’armurerie (la salle d’armes) avec son poste émetteur et notre véranda. La cour, carrée bien
sûr, était bordée intérieurement d’un trottoir et l’on y comptait un citronnier, un mandarinier, un oranger amer bigaradier, un oranger simple et
contre notre tonnelle, un oranger avec des toutes petites oranges délicieuses.
L’été, quand le soleil était au zénith, la température était intenable dans cette cour. Aussitôt après déjeuner la sieste était obligatoire.
Personne ne traînait. Tout paraissait pétrifié : les enfants, les chevaux dans les écuries. Les volets étaient fermés, nous vivions dans l’obscurité rafraîchissante. Inutile de s’allonger
sur un lit, il y faisait trop chaud. Le carrelage frais était dur mais accueillant. Petit à petit, le bruit reprenait, d’abord en sourdine pour ne pas éveiller les dormeurs, et plus intensément
au fur et à mesure que le temps passait.
(J’ai retrouvé une très vieille carte postale de cette gendarmerie, qui datait du début du vingtième siècle.
Ce n’était pas merveilleux. Je ne sais pas à quelle date les gendarmes se sont installés dans ce fort. Avait-il été construit justement pour les gendarmes ? Quand nous sommes arrivés à
Gouraya le bâtiment avait certainement été en réfection. Les jardins comme la façade et la cour étaient bien entretenus. Quand j’ai repris contact avec Gouraya, j’ai appris avec surprise que
cette bâtisse existait toujours, mais évidemment avec le temps elle avait été « recyclée ». Les deux tourelles ont été chapeautées de tuiles et la façade clôturée.)
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Photo d'école de Gouraya
Gouraya 1950/1952 dernière année dans ce village. Ma soeur est en 6ème à Cherchell.
Je suis au milieu, 3ème à partir de la droite avec toujours un noeud sur le dessus de la tête,
des cheveux blonds très bouclés et des anglaises très longues!!! Quelle chevelure! et qu'en reste-t-il ? hélas!
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Photo d'école de Gouraya
Gouraya 1950/1951
Les garçons sont partis dans une autre école, il ne reste que les filles Arabes et Françaises.
Ma soeur Arlette: rang du milieu, 3ème à partir de la droite avec noeud dans les cheveux.
Moi, Yvette, en bas de la photo à l'extrême droite avec un noeud dans les cheveux.
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Photo d'école de Gouraya
Gouraya 1949/1950: école de filles Arabes et Françaises avec garçons Français de 7 à
14 ans
A l'extrême droite rang du milieu: mon frère Jean-Claude
A ses pieds au premier rang, ses
soeurs : Arlette et moi la plus petite des deux.
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Dimanche 21 septembre 2008
La pointe, photo envoyée par Rachid
La Pointe
Ce n’était pas à proprement parler une plage ;
Il y avait beaucoup de rochers qui entraient dans la mer.
Il fallait être acrobate pour sauter de l’un à l’autre.
On y pêchait des « arapèdes »,
ce que l’on appelle en France des « berniques », et des oursins.
Il y avait aussi des poulpes, des pieuvres, il fallait s’en méfier.
Justement, en parlant de ces mollusques à tentacules,
Arlette et moi avons eu la peur de notre vie à cet endroit.
Nous étions en groupe mais cette fois-ci
avec des gendarmes en permission et de plus
un nouveau qui débarquait dans la caserne.
C’était son premier jour et il en profitait pour découvrir le village.
Il passait donc la journée avec nous à la Pointe.
Je ne quittais jamais ma sœur d’une semelle - c’était ma référence ! -
je la suivais en sautant derrière elle sur les rochers.
Et à un moment, la panique s’empara d’Arlette,
il y avait un poulpe «énorme»
qui commençait à tendre ses tentacules sur les pierres.
Moi, j’étais subjuguée, je ne bougeais pas.
Elle n’avait jamais sauté aussi haut de sa vie.
Elle criait et moi, je ne bougeais pas,
j’avais peur mais j’étais paralysée.
Heureusement que l’on est venu à notre secours.
Pourtant, nous étions prévenues :
les pieuvres pouvaient nous tirer dans l’eau
aussi facilement que de le dire,
nos petites jambes étaient une proie tentante.
Le mollusque n’a pas résisté à l’assaut de ses assaillants.
Il a fini, le lendemain, sur la table
où notre mère l’avait cuisiné d’une manière particulière à elle
et elle avait invité tous les protagonistes de la veille.
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A Gouraya (en 1950)
L’allée de palmiers partait du borj et montait jusqu’au fort,
qui servait de gendarmerie. Dans le bas de cette allée, au croisement avec la route nationale, il y avait donc à gauche, la mairie et à droite, la poste. Et derrière chacun de ces bâtiments, une
autre place. Tout était symétrique. Il y avait un abreuvoir dont l’eau coulait à partir d’un tuyau en cuivre, pour les mulets quand ils descendaient de la montagne avec leur fardeau. En face, sur
l’autre place, l’animation était plus importante. Un café maure attirait tous les hommes du village. Un mélange d’odeurs envahissait le quartier : odeur de café mélangé aux épices, car sa
spécialité c’était la loubia.
Et notre mère piquait de sacrées colères à cause de cette loubia. A savoir que c’est un plat de haricots très épicés avec force felfel - piments -, et notre père ne pouvait pas passer devant sans
s’arrêter. Il adorait ça et ne se privait pas. Et il en mangeait à n’importe quel moment de la journée et quand arrivait le moment du repas à la maison, il n’avait plus faim d’où les
récriminations de notre mère. D’ailleurs, il n’était pas seulement gourmand de loubia, non ! Les cacahuètes, le couscous, les becess, tout ce qui
était cuisine arabe le tentait sans oublier la fameuse anisette et sa kémia.
Plus
on montait cette rue et plus les palmiers étaient petits, leur plantation devait être plus récente. J’ai une confidence à faire : cette allée est à moi. Elle m’appartient. Je l’ai trop vue en
rêve, je l’ai trop arpentée, elle n’est à personne d’autre. De plus je sais qu’elle est toujours vivante. Savoir ces arbres encore debout, c’est un peu comme s’ils faisaient partie de ma famille.
Je suis ainsi, j’attache beaucoup d’importance à la vie des plantes, des animaux, des humains. Chaque Gourayen, chaque vrai Gourayen doit penser la même chose que moi. Je suis moins Gourayenne que
les natifs de ce village, mais ce dernier représente tant de choses pour moi, qu’il m’appartient un peu lui et ses habitants.
Mais pour qui se prend-elle celle-là ? Une Française qui n’a vécu que six ans dans notre village et qui dit que nous lui appartenons. Où se croit-elle ? Qu’elle reste donc chez
elle ! Et bien, non ! Même si des milliers de kilomètres nous séparent, même si je sais que je ne retournerai jamais là-bas, mon cœur est toujours le même et je suis fidèle. On ne pourra
jamais arracher Gouraya de mon cœur. Il y est et y restera à tout jamais. « On peut sortir l’enfant du pays, mais on ne peut sortir le pays du cœur de l’enfant ». Ce philosophe indien
avait certainement dit ça en connaissance de cause. L’enfance est innocente et ne voit pas le mal. Je n’ai pas été confrontée aux événements qui ont
traversé ce pays, ni avant la guerre, ni après. Pour moi, c’était l’Algérie de mon enfance. Pas question de colonisation. Notre mère ne nous a pas inculqué l’enseignement du mépris,
mais le respect de l’autre, la considération d’autrui
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Gouraya en Algérie,
le pays où j'ai appris à regarder la mer,
à respirer les odeurs,
à goûter, à toucher,
à écouter le roulement des galets.
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